« Les tiers-lieux vont révolutionner les territoires »

La fracture territoriale en France n'a jamais été aussi criante. Comment les tiers-lieux peuvent-ils la résoudre ? Les réponses de Patrick Levy-Waitz, président de la fondation Travailler autrement.

Les manifestations qui secouent la France aujourd’hui le prouvent : jamais la fracture entre métropoles et zones rurales n’a été aussi criante. Quel rôle peuvent jouer les tiers-lieux pour raccommoder le tissu social et économique ? Nous avons posé la question à Patrick Levy-Waitz, président de la Fondation Travailler autrement, et auteur du rapport Mission coworking : Faire ensemble pour mieux vivre ensemble, qu’il a remis au gouvernement en septembre dernier.

BeeoTop – Les tiers-lieux peuvent-ils contribuer à réduire cette scission entre France des villes et des France des champs ?

Patrick Levy-Waitz – Ce constat d’une fracture territoriale est fait depuis plusieurs années. À mon sens, trois révolutions majeures peuvent contribuer à la résorber.

Tout d’abord, 30 % des territoires n’ont pas accès au numérique. Des années 90 à 2017, aucun gouvernement n’a pris d’engagement en ce sens. Par conséquent, les territoires ont subi un retard en termes d’accès aux nouvelles formes d’emploi et aux nouvelles activités. Aujourd’hui, les opérateurs ont pris des engagements contraignants pour l’égalité territoriale face au numérique, comme le plan Très Haut Débit (THD).

Ensuite, la transition écologique témoigne d’un nouveau rapport au territoire, porteur d’activités pérennes, elle porte des éléments structurants. Le mouvement locavore, la production additive, les circuits courts… sont autant de signes qui créent une économie nouvelle de proximité et dont les citoyens se saisissent. Il est possible de réutiliser l’existant plutôt que de produire à l’infini. Dans les ateliers de couture du Plateau Fertile de Roubaix, par exemple, les chutes de tissus et les stocks morts sont réutilisés et commercialisés.

La dernière révolution est celle de la « société du faire », qui émerge. Quand on mutualise les outils et les compétences, on recrée de l’activité. Une reconnexion au monde réel, au travail de la main, à la fierté de faire ensemble, sont possibles.

Quelles conditions faut-il réunir pour permettre le succès des tiers-lieux ?

Pour les trois révolutions que je viens de citer, les tiers-lieux sont un terrain de jeu singulier. Ils sont facteurs d’hybridation des activités, ils réconcilient la tête et la main, le public et le privé, les jeunes des quartiers et les ingénieurs. Encore faut-il que l’inclusion numérique soit au rendez-vous. La gouvernance des tiers-lieux est également une condition de leur succès. À condition d’agir avec bon sens : la standardisation ne pourra rien fertiliser, chaque territoire possédant son identité. L’Etat doit accompagner et soutenir les projets qui émergent, c’est une véritable révolution culturelle qui s’engage.

Quelles solutions concrètes les tiers-lieux peuvent-ils apporter ?

Ils ont plusieurs impacts :

  • Ils favorisent le développement de l’activité des utilisateurs par le réseautage, les collaborations diverses, les services et outils mutualisés. 81% des coworkers de la Ruche estiment que le fait d’y être hébergé a facilité leur mise en réseau avec l’écosystème local ;
  • Ils permettent l’incubation de nouvelles activités ;
  • Certains accompagnent le retour à l’emploi. À Now Coworking à Rouen, un des coworkeurs a bénéficié d’une formation en partenariat avec Pole Emploi, ce qui lui a permis de créer sa propre entreprise ;
  • Ils permettent d’avoir de belles retombées économiques sur le territoire : accroissement de la population, maintien ou création d’activité, intérêt pour les commerces locaux, redynamisation de locaux abandonnés, proximité géographique et limitation des transports…
  • Ils offrent du matériel permettant de produire des objets nouveaux (imprimante 3D, découpe laser, stock ou circuits d’approvisionnement de matériels électroniques, studios d’enregistrement image et son) et rendent possible leur utilisation par des entreprises qui n’y auraient pas eu accès autrement. En cela, ils participent à la re-localisation de l’activité.

Globalement, comment intégrer ces nouveaux lieux dans l’aménagement du territoire ? L’État et les collectivités locales sont-ils prêts à prendre des engagements et à les inclure dans leurs projets ?

Le modèle d’aménagement centré sur les métropoles, même s’il ne disparaîtra pas, tend à s’atténuer au fur et à mesure que les citoyens se regroupent et créent spontanément des choses ensemble. Dans cette logique, les tiers-lieux sont un outil intelligent d’aménagement du territoire, notamment pour revitaliser les centres-bourgs. À Saint-Macaire en Gironde, par exemple, le tiers-lieu Simone & les Mauhargats (boutique collaborative/atelier/coworking/espace culturel) a permis de relancer l’activité du café du village !

Lorsque je lui ai remis le rapport, en septembre, Julien Denormandie, désormais ministre auprès de la ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales, s’est engagé, sur la base des recommandations formulées, à dégager 110 millions d’euros pour mettre en place un plan sur trois ans de création de nouveaux tiers-lieux, dans les petites villes et les zones rurales. C’est un signal fort : saisissons-le et imaginons, ensemble, les tiers-lieux de demain !

 

Le rapport Mission coworking : Faire ensemble pour mieux vivre ensemble, sur le site de la Fondation Travailler Autrement.