« Ne laissons pas les migrants mourir »

« Nous sommes tous des citoyens du monde, et nous avons tous le droit de vivre dignement » : l'appel poignant du médecin de Lampedusa aux peuples d'Europe.

Pendant longtemps j’ai été fier de mon pays, l’Italie. Il n’a jamais construit de murs ni installé de fils barbelés le long de ses frontières.

En tant que médecin à Lampedusa, cette île au milieu de la Méditerranée, devenue la porte d’entrée de l’Europe depuis l’Afrique, je peux témoigner que l’Italie a honoré l’humanité et renouvelé le sens du mot Bienvenue.

Cette attitude était reconnue par l’Union européenne, et récompensée par la gratitude des milliers de personnes que nous avons sauvées pendant des années.

Mais j’ai cessé de me sentir fier d’être italien lorsque notre gouvernement, reniant tout ce qui avait été réalisé auparavant, a conclu un accord avec les groupes libyens de Tripoli, c’est-à-dire en gros avec des trafiquants d’êtres humains.

Il y a deux ans, en 2016, il avait condamné l’arrangement conclu par l’UE avec le président turc Erdoğan en lui donnant 6 milliards d’euros pour qu’il retienne les migrants syriens.

Or il existe une différence de taille entre ces deux accords. En Turquie, les camps de réfugiés sont plus ou moins efficaces. En Libye, ils retiennent 70 % des migrants mais ils nous empêchent de voir ce que subissent ces 70 % qui n’ont pas atteint nos côtes.

Des camps de concentration en Libye

Depuis la clinique de Lampedusa où je travaille, je peux vous dire ce qui leur arrive : tous les jours, ces migrants sont atrocement torturés, violés, torturés et tués.

Ceux qui parviennent jusqu’à nous sont quasi morts. Leurs corps sont couverts de traces de brûlures et de coups, de blessures causées par le courant électrique appliqué à leur tête ou à leurs parties génitales, de balles et de lames de rasoir. Ils souffrent d’hypothermie, ils sont déshydratés et tellement mal nourris qu’ils menacent de s’évanouir.

Bref, on dirait qu’ils sortent de camps de concentration. Pas exactement des centres d’accueil avec piscines, stades et équipements de loisirs comme certains veulent nous le faire croire.

Mais notre attention est détournée par une sorte de novlangue. Au lieu de « personnes », un terme qui n’est jamais utilisé, nous entendons parler de « migrants », de « réfugiés », de « demandeurs d’asile ». La différence est énorme.

Ces mots nous font oublier qu’il s’agit d’êtres humains, de femmes, d’hommes et d’enfants, avec les mêmes sentiments et les mêmes rêves que vous et moi. Ils ont simplement le tort d’être nés au mauvais endroit.

Je me sens dégoûté et honteux lorsque j’entends les mensonges proférés par nos hommes politiques, les mêmes qui parlent sans arrêt de leur propre famille. Ils considèrent peut-être ces familles et ces enfants comme des êtres inférieurs qu’on peut abandonner à la merci de gens sans humanité, qui les réduisent en esclavage.

Déformer la réalité pour effrayer les gens

En Italie, le discours politique actuel crée des dégâts incalculables. C’est comme une guerre des pauvres contre les pauvres, des exclus contre les exclus, une forme de terrorisme médiatique. Les faits sont déformés pour effrayer les électeurs et gagner leurs votes, sans voir la bombe sociale que ce discours peut provoquer.

Soyons clair : cette rhétorique dangereuse n’a rien à voir avec la réalité. Le nombre d’arrivées a atteint son maximum en 2016, quand 180 000 personnes ont débarqué sur nos côtes. 180 000 dans un pays de 60 millions d’habitants, ce n’est pas une invasion. Ne soyons pas ridicules.

Le 3 octobre 2013, à quelques encablures du port de Lampedusa, 368 personnes ont perdu la vie, et parmi elles beaucoup d’enfants. Quand j’ai procédé à l’autopsie de ces petits corps, j’ai été frappé par leurs habits, leurs petites chaussures, leurs cheveux tressés.

Leurs parents les avaient habillés avec soin pour leur entrée dans une vie nouvelle, où ils seraient enfin à l’abri des affres de l’existence. Ce monde, ils ne l’auront jamais vu. Et j’ai le cœur brisé de n’avoir pu écouter leurs histoires.

Profitons de la jeunesse et de l’énergie des migrants

L’Europe est un continent qui vieillit. Ses habitants font de moins en moins d’enfants, et il décline inexorablement.

Plutôt que de laisser les migrants mourir, profitons de leur jeunesse, de leur énergie, de leur culture. Mélangeons-nous à eux, dans un respect mutuel et avec bon sens. Grâce à eux, nous deviendrons plus forts et meilleurs.

Je lance un appel à tous les Européens, en particulier à ceux qui veulent fermer les frontières et refusent d’accueillir les autres : ne vous laissez pas abuser par les mensonges des hommes politiques.

Raisonnez avec votre esprit, et encore plus avec votre cœur : nous sommes tous des citoyens du monde, et nous avons tous le droit de vivre dignement.

Dans le port de Lampedusa, sur un mur du quai Favaloro, est inscrite la devise de notre île : « Protégeons les personnes, pas les frontières ».

 

Pietro Bartolo est un médecin italien, co-auteur de Les larmes de sel (JC Lattès, 2017), où il partage « son expérience douloureuse de l’accueil des réfugiés sur Lampedusa, son désarroi et sa rage, mais aussi sa joie et sa stupeur devant la force invincible de la vie. »
L’article original est une tribune publiée en anglais sur le site du Guardian.