Les droits humains ne sont pas un luxe

Alors qu'il s'apprête à quitter son poste de haut commissaire des Nations Unies pour les droits humains, le Jordanien Zeid Ra'ad Zeid Al Hussein avertit des menaces qui pèsent sur les droits humains, notamment le retour du nationalisme.

Alors qu’il s’apprête à quitter son poste de haut commissaire des Nations Unies pour les droits humains, le Jordanien Zeid Ra’ad Zeid Al Hussein avertit des menaces qui pèsent sur les droits humains, notamment le retour du nationalisme. Adaptation d’une tribune parue dans le Washington Post. 

Pendant quatre ans, j’ai eu l’honneur d’occuper le poste de haut commissaire des Nations Unies pour les droits humains. Pour moi, c’était l’occasion de faire des rencontres lumineuses et de mener des combats, dont certains désespérés. J’ai aussi reçu des leçons édifiantes, qui me prendront plusieurs années avant que je les assimile.

Pendant toutes ces années, je me suis souvent plongé dans les circonstances de la rédaction de la Déclaration universelle des Droits humains de 1948. C’était une époque de massacres et de souffrances terribles, les économies étaient détruites et les nations s’apprêtaient à renaître après deux guerres mondiales, un génocide, des bombes atomiques et la grande crise économique de 1929.

Il fallait d’urgence trouver des solutions pour garantir la paix dans le monde, parmi lesquelles l’élaboration de la Charte des Nations Unies et la Déclaration universelle des Droits humains. Ce n’était pas une question philosophique, mais de vie et de mort, ni plus ni moins.

La paix ne pouvait exister sans justice, ni le développement économique durable sans un large progrès social et la promesse d’une vie meilleure pour tous. Les hommes et les femmes qui avaient survécu à deux guerres mondiales l’avaient parfaitement compris, c’était écrit dans leur chair.

Un ordre mondial garant de progrès

Traité après traité, les dirigeants de l’époque ont donc bâti tout un corpus de lois et de conventions, qu’ils se sont engagés à faire respecter. Ces temps-ci, nous avons tendance à juger ce travail avec cynisme et ironie. Mais l’ordre mondial qui a suivi, même s’il n’a jamais été totalement mondial, ni totalement ordonné, a été le garant d’un immense progrès.

Or la génération qui l’a porté est en train de disparaître, et avec elle la mémoire vivante de ces leçons qui étaient si évidentes pour elle. Aujourd’hui, plutôt que d’avancer vers plus de libertés, de justice et de paix, le monde retombe dans le nationalisme explosif, où les intérêts à court terme de chaque leader anéantissent les efforts pour trouver des solutions ensemble.

Nous vivons un vrai retour en arrière, vers une époque pleine de mépris pour les droits de ceux qui sont obligés de fuir leur foyer. Une époque où les opérations militaires visent des sites civils, comme les hôpitaux, et les gaz chimiques sont utilisés contre des vies innocentes.

Une époque où les racistes attisent délibérément les flammes de la haine et de la discrimination, tout en se drapant dans les oripeaux de la démocratie et de l’État de droit. Une époque où les femmes ne sont pas libres de leurs choix ni de leurs corps, où la critique est criminalisée et où l’engagement politique conduit à la prison, voire à la mort.

C’est la voie vers les guerres, avec en bruit de fond la belligérance, le sourire acide de la déshumanisation, et le fouet de l’injustice. Cette voie est la conséquence de la brutalité qui se banalise dans le paysage politique.

La légitimité des droits humains est attaquée

L’intolérance est une machine insatiable. Une fois qu’elle est lancée, elle devient incontrôlable et broie toujours plus largement, plus cruellement, plus profondément. Un premier groupe est isolé et la haine est lâchée contre lui, puis un autre, puis encore un autre, au fur et à mesure que la machine à exclure accélère dans la violence et l’état de guerre, s’alimentant de sa propre colère et de frustrations délirantes. Et quand la tension atteint son comble, plus aucun mécanisme ne parvient à décomprimer la machine et à contrôler son intensité, parce qu’elle a atteint un niveau d’émotion déconnecté de la raison.

Nous sommes à un moment pivot de l’histoire, où le mépris pour les droits humains se généralise. Les racistes sortent de l’ombre. Ce retour de bâton menace les avancées des droits des femmes et des minorités. L’espace du militantisme rétrécit. La légitimité des droits humains est attaquée, et sa pratique est en retrait.

Or ce qui se délite sous nos yeux, ce sont tout simplement les structures qui garantissent notre sécurité.

Parabole meurtrière, la destruction de la Syrie est une spirale infernale des violations de plus en plus cruelles des droits humains jusqu’à la destruction totale du pays. Les campagnes de violence contre les Rohingya du Myanmar nous rappellent aussi que la croissance économique ne peut rien face à la fureur des discriminations. En 2017, le spectre du génocide est réapparu et nous n’avons rien fait pour le chasser.

De mon expérience de haut commissaire, j’ai tiré une leçon fondamentale : quelles que soient les circonstances, la sécurité de l’humanité ne sera assurée que grâce à une vision, une énergie et une générosité d’esprit, portées par l’engagement total pour la liberté, l’égalité et la justice.

L’article original sur le site du Washington Post.