Quel futur pour les tiers-lieux?

C’est le sociologue américain,  Ray Oldenburg, qui le premier parla de tiers-lieux dans les années 80, en observant dans Central Park que ses contemporains venaient régulièrement travailler assis sur des bancs, avec leur ordinateur portable. Depuis quelques années, la création de “tiers-lieux”, espaces de travail et de socialisation, est en progression rapide dans le monde. Il en existe déjà 200 en France, ouverts par des pionniers, généralement associatifs… Mais de nouveaux acteurs (promoteurs immobiliers, entreprises, collectivités locales…) arrivent sur ce nouveau marché prometteur. Jean Pouly, spécialiste des transformations liées au numérique ainsi que des tiers-lieux fait un point sur le développement et l’avenir de ce marché…

Jean Pouly

Jean Pouly

Qu’est-ce qu’un tiers-lieu, quelle est sa fonction et son rôle?
Aujourd’hui, le bureau de 70% des actifs peut être potentiellement là où ils sont connectés, c’est à dire presque partout. De fait, tout lieu connecté et à peu près confortable peut devenir un tiers-lieu d’activité, professionnelle ou personnelle : les cafés wifi, les gares, aéroports et autres lieux de transit comme les salles d’attentes ou hall d’hôtels, mais aussi les moyens de transports eux-mêmes comme les trains ou les avions et de nouveaux lieux de travail comme les centres d’affaires et les différents types de bureaux partagés.

Leur fonction principale est de travailler, mais on se rend compte qu’ils deviennent aussi de nouveaux lieux de vie au sens large, abritant différentes fonctions socio-économiques et favorisant la mixité et la créativité. On voit ainsi fleurir de nombreux centres de coworking, fablabs et autres living lab où des publics très hétéroclites se côtoient, travaillent et vivent ensemble. Ce sont les nouveaux lieux de socialisation de la société de l’information.

Comment expliquer le succès actuel de tels lieux ?
Il faut tout d’abord relativiser ce succès… qui est d’abord médiatique. Pour le moment, on dénombre, en France, environ 200 espaces de coworking qui regroupent chacun entre 50 et 100 coworkers. Par rapport aux 25 millions d’actifs, c’est encore une “goutte d’eau”. Mais si l’on est encore au niveau du signal faible, il est évident que l’on est aussi à l’aube d’une révolution des modes de travail par le numérique. Les hommes ont d’abord travaillé chez eux (paysans, artisans…). La révolution industrielle a créé de nouveaux lieux de travail : d’abord les usines puis les bureaux. Aujourd’hui le nomade toujours connecté, qui peut travailler de n’importe où, reste (encore) un être de chair et d’os, un animal social : il a donc besoin d’être en relation avec ses pairs. Les tiers-lieux rematérialisent en quelque sorte ce qui disparaît dans le monde virtuel.

Quelles perspectives pour ces nouveaux lieux de travail et de socialisation ?

Je vois quatre grandes pistes de développement des tiers-lieux.

La première est portée par les groupes spécialisés dans la location de bureaux (centres d’affaires) et par des promoteurs immobiliers. Regus, Orange et la Caisse des dépôts viennent de s’associer pour développer un réseau de télécentres « Stop & work ». Nexity a lancé « Blue Office », des espaces de travail à distance au coeur des zones résidentielles. Bouygues vient de lancer Next Door, un concept de tiers-lieux. De nouveaux acteurs vont également apparaître, comme la SNCF qui vient de lancer un appel à manifestation d’intérêt pour créer des espaces de coworking dans les gares. Et Starbucks collabore avec Regus pour développer également une offre dans ses cafés. Même si ces offres sont éloignées des purs players du coworking, pouvant sembler trop “commerciales” et moins “dans l’esprit communautaire”, elles sont néanmoins nécessaires pour massifier le phénomène, le démocratiser.

Et que vont devenir les acteurs actuels du coworking ?
Justement, la seconde piste, concernant essentiellement les centres villes, est portée par ces pionniers du coworking (indépendants, associations…). Bien que leur modèle économique reste fragile, leur valeur ajoutée réside dans la création de communautés (par exemple « L’atelier des médias » à Lyon qui regroupe essentiellement des pigistes), sur l’échange entre les membres et pas uniquement sur la mutualisation de moyens.

Quelle peut être la place des collectivités locales dans le développement des tiers-lieux ?
C’est, pour moi, la troisième piste. Elle est très importante dans le cadre de l’aménagement du territoire. Dans les villages ou le bureau de poste et le café ont disparu, ces nouveaux lieux de socialisation rassembleront accès aux services publics, Fablabs, repair cafés, espaces de coworking, formation au numérique, etc… Des appels d’offre sont déjà en cours dans la Sarthe ou dans la Creuse, par exemple.

Et enfin quelle est la quatrième piste ?
Ce sont les entreprises elles-mêmes. Elles ont souvent des surfaces de bureaux non-utilisées : près de 40 % des bureaux franciliens sont inoccupés (déplacements, congés, RTT, arrêts-maladie…). Cette surface inutilisée, très difficile à commercialiser, pourrait être transformée en espaces de coworking pouvant accueillir les salariés en mobilité, des partenaires, des clients de passage, des travailleurs indépendants… C’est le concept de « corpoworking » qui incarne le principe d’une entreprise étendue et ouverte à son environnement, comme souhaite l’expérimenter la société Botanic qui envisage d’ouvrir deux centres de coworking, l’un à Archamps (Haute-Savoie), près de Genève où est situé le siège et l’autre à Metz-Tessy où se trouve un des magasins (avec la création d’un espace de restauration et d’une salle d’escalade). L’enjeu pour l‘entreprise est de permettre à ses salariés d’éviter des déplacements quotidiens, d’organiser le travail de manière différente, mais aussi de s’ouvrir vers l’extérieur, en dédiant également ces nouveaux lieux aux rencontres et à la créativité.

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